Les noms de rue changent de genre

En France, sur 63 500 rues, réparties dans 111 communes françaises, seulement 2% des rues portent des noms de personnalités féminines.(1) Sur les 200 noms de personnalités les plus donnés aux rues, places et avenues de France… il n’y a que 15 femmes !(2) Poitiers n’échappant pas à cette tendance, une majorité des rues de la ville porte des noms d’hommes.

Entre le 22 septembre et le 9 octobre 2016, le festival Les Expressifs rebaptise certaines places et rues du centre-ville: les grands hommes qui ont marqué l’histoire de France, tels que le Général de Gaulle ou  Victor Hugo, et ceux qui ont marqué l’histoire de Poitiers, les anciens maires Joseph Le Bascle ou Maurice Claveurier, vont cotôyer (3) des grandes femmes qui ont, elles aussi, marqué leur époque à leur manière.

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– La rue JEAN ALEXANDRE devient la rue MARJANE SATRAPIplaque de rue3
Marjane Satrapi n’aime pas la Bretagne. Trop de crêpes, trop d’algues, trop de pulls rayés. Alors elle file plutôt sur la côte d’Azur, discuter avec des petits vieux et manger de l’ail, puis revient à Paris, inspirer à pleins poumons l’air joyeux du métro et slalomer entre les gens grincheux qu’elle adore. Marjane Satrapi n’aime pas non plus l’Autriche. Elle y est allée en 1984 pour deux ans de lycée, et c’était beaucoup trop guindé pour elle. Elle préfère son atelier des Vosges, à Paris, où elle a pu exprimer son talent d’auteure. Marjane Satrapi, par contre, elle aime beaucoup l’Iran, où elle est née. Mais elle ne peut plus y aller. Depuis que, dans Persépolis, elle a dépeint en BD puis en film le renversement des libertés individuelles qu’elle y a vécu pendant son enfance, elle a peur qu’on ne l’en laisse plus partir si elle s’y risque. Alors en attendant, elle continue à dessiner et à adapter au cinéma ses histoires. Et elle continue d’espérer pouvoir revoir son autre pays, un de ces jours.
La rue PAUL GUILLON devient la rue MIREILLE BARRIET
plaque de rue32En tant qu’élue de la ville de Poitiers, Mireille Barriet fut adjointe à la jeunesse, puis à la culture. Et elle avait à cœur ces deux axes si souvent mêlés, quitte à défendre une culture alternative, une culture qui va en dehors des sentiers balisés, des sentiers consensuels. A la fin des années 1980, alors présidente du Conseil communal des jeunes, elle pousse pour la création de la Fanzinothèque et lui donne les moyens de pérenniser son action – la Fanzinothèque diffuse encore aujourd’hui presse underground et autre culture alternative. A la même époque, elle fait venir sur Poitiers, Scoop en Stock, festival des journaux lycéens.  Plusieurs années après, Scoop en Stock se transformera en Poitiers Presse Papier puis deviendra les Expressifs, à travers l’association Poitiers Jeunes que Mireille aura grandement contribué à lancer. Grâce à son combat pour une culture multi-forme, Mireille a participé à faire de Poitiers une ville proposant des choses différentes. Retirée de la vie publique en 2008, elle est décédée en 2012. Les traces de son action se voient cependant encore, ici et ailleurs.
– La place MARECHAL LECLERC devient la place OLYMPE DE GOUGESplaque de rue33
Sous l’Ancien Régime, une femme ne pouvait pas publier sans l’autorisation de son mari. Alors, quand le Tarn lui prit ce dernier, Olympe de Gouges décida de ne jamais se remarier. A Paris dès 1770, elle écrivit, elle mena une vie galante et libre, ce qui lui permit d’être fort bien considérée par ses contemporains. Une courtisane, c’est un terme élogieux, non ?  En 1785, elle fait entrer une pièce anti-esclavagiste au répertoire de la Comédie Française. La Révolution Française venue, elle écrivit en 1791 la Déclaration des droits de la Femme et de la Citoyenne, dénonçant l’inégalité de son équivalent masculin. Surprise, le texte de loi ne fut pas adopté par la Convention, où ne siégeait que des hommes. Pas découragée, elle continua à écrire pour promouvoir d’autres idées favorables aux femmes – divorce, représentativité, fin du couvent forcé. Malheureusement, pas bien longtemps. Dans sa Déclaration, elle écrivait « la Femme a le droit de monter sur l’échafaud ; elle doit avoir également celui de monter à la Tribune ». On ne lui accorda que la première partie.
– La place du GENERAL DE GAULLE devient la place MALALA YOUSAFZAI
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Le 9 octobre 2012, un homme a pensé que c’était une idée brave et courageuse de tirer à bout portant sur une ado de quinze ans. Il faut dire que celle-ci, Malala Yousafzai, avait eu l’audace de tenir depuis ses onze ans un blog promouvant l’éducation des filles au Pakistan, et dénonçant les violences des talibans contre les femmes. D’hôpital en hôpital, du Pakistan jusqu’au Royaume-Uni, Malala s’en est sorti. Pas sûr que la tentative du zélé imbécile ait aidé sa cause rétrograde : encore plus qu’avant, Malala est un symbole international. Elle plaide à l’ONU et y déclare que « les extrémistes ont peur des livres et des stylos. Le pouvoir de l’éducation les effraie. » Elle obtient le prix Sakharov pour la liberté de l’esprit, le prix Simone de Beauvoir pour la liberté des femmes, le prix Nobel de la paix en 2014 – plus jeune lauréate de l’histoire, et demande même au président Obama de cesser les attaques de drones, meurtrières pour les civils, au Pakistan. Lorsqu’elle commença son blog en 2009, Malala voulait devenir médecin. Il lui reste une vie entière pour le faire.
– La rue JOSEPH LE BASCLE devient la rue PUSSY RIOTplaque de rue35
21 février 2012, cathédrale du Christ-Sauveur, Moscou. Imposante bâtisse blanche couronnée d’or. C’est aussi le siège du Patriarcat – ça ne s’invente pas. Ce jour-là, l’ambiance est plus agitée que d’ordinaire. Pourtant, le groupe féministe des Pussy Riot, robe, collants, cagoules flashy, est bien en train d’interpréter un Te Deum à l’intérieur. Bon, certes, un Te Deum Punk, « Marie mère de Dieu, chasse Poutine ». Mais ça reste une prière, non ? Apparemment, tout le monde n’est pas de cet avis. Trois membres du groupes sont condamnées  pour sacrilège à deux ans de camp d’internement. Les réactions outrées à l’international ? Pas sûr qu’elles soient vraiment prises en compte, au pays de Vladimir Poutine où la liberté d’expression n’est pas nécessairement une priorité. Maria Alekhina, Ekaterina Samoutsevitch et Nadejda Tolokonnikova ont depuis été libérées. Les Pussy Riot n’en étaient pas à leur premier coup d’éclat, ce ne sera pas leur dernier. Elles sont arrêtées  pendant les JO de Sotchi, elles sont mises en avant dans un film primé au festival de Sundance, elles continuent de chanter. Et comme dit l’une d’entre elles, « toute ressemblance avec des événements ou des personnalités réelles n’est pas accidentelle, elle est délibérée ».
– La rue CLAVEURIER devient la rue LEONA W.CHALMERSplaque de rue36
Dans les années 1930, Leona W. Chalmers est actrice et chanteuse à New York. Mais elle est aussi agacée. Le sujet est tabou et les solutions ne se pressent donc pas au portillon : gérer ses cycles menstruels est un calvaire. Ceintures en caoutchouc bien inconfortables, chiffons ou autres pièces de tissu pas du tout faites pour ça… C’est la galère. Alors, une fois sa fille née, Leona se met au boulot. Elle consulte des gynécologues, du moins ceux voulant bien partager leur savoir avec une femme, et invente un dispositif réutilisable bien plus pratique : la coupe menstruelle. En 1937, elle commercialise la Tassette, coupe en caoutchouc, tout en publiant « The intimate side of a woman’s life », pour essayer de casser le tabou. Deux dollars à peine pour une liberté réutilisable ! Malheureusement, l’idée tourna court. La guerre fit s’envoler les prix du caoutchouc ; faute d’éducation en la matière, les tabous perdurèrent – quoi, devoir insérer un objet dans son propre vagin, vous n’y pensez pas ! ; et bientôt les tampons firent leur apparition. Leona continua de militer pour son invention. Elle apprécierait sûrement son retour depuis quelques années – car la «  cup » », face aux nouveaux enjeux modernes, c’est aussi écologique !
– La rue EDOUARD GRIMAUX devient la rue MARY ANDERSONplaque de rue37
En 1903, les premières voitures automobiles font hausser les sourcils aux passants. Mais aussi aux conducteurs, qui doivent ouvrir leur vitre avant quand il pleut sous peine de ne plus rien voir. En Alabama, Mary Anderson trouvait d’ailleurs ça bien embêtant. Elle se mit donc en tête de construire un système à manivelle qui essuierait sans peine ces gouttes malvenues. Et en déposa un brevet, valable jusqu’en 1920. On appellerait ça un essuie-glace. Mais pas de chance, Mary Anderson était en avance. Les industriels n’étaient pas convaincus. Même au Canada, où pourtant il pleut plus qu’en Alabama. Alors elle continua à gérer l’immeuble qu’elle avait fait construire, probablement en buvant le vin qu’elle avait produit. Parce que oui, Mary était plutôt touche-à-tout. En 1922, Cadillac se dit cependant que ce n’était pas si bête, cette idée d’essuie-glace. L’ustensile devint standard sur tous leurs modèles, et bientôt les autres en firent autant. Ouf, souffla sûrement le monde des voitures : ils avaient failli devoir de l’argent à une femme.
La rue CARNOT devient la rue LELIA SALGADOplaque de rue38
En 2014, une journaliste interroge Lélia Wanick Salgado sur le partenariat professionnel entre son mari photographe, Sebastiao Salgado, et elle, citant l’adage selon lequel derrière chaque grand homme se cache une femme. Elle la rabroua de suite : « elle n’est pas derrière lui. Elle est à ses côtés. »En 1973, elle va devenir architecte, lui est économiste à Londres. Sauf qu’ils ont un rêve fou. Isolés du monde, sur une barque au milieu du lac de Hyde Park, ils décident de tout laisser tomber pour la photographie. Il appuie sur le déclic ; elle gère la logistique, programme les expos, édite les livres. Ils parcourent la planète et photographient la misère, les exodes, le travail inhumain. Jusqu’à la nausée, jusqu’au découragement. Mais en 1998, ils héritent d’un domaine défriché au Brésil. Lélia y voit un nouveau combat : rétablir la forêt primale. Année après année, malgré une difficulté folle étant donné l’état délabré de la terre, elle organise le replantage de 2,5 millions d’arbres. Et y parvient. Le domaine est nommé réserve nationale protégée. Nouvel objectif : une zone grande comme le Portugal, où les arbres jouent le rôle de réservoir d’humidité. Comme le lit Lélia, il est temps de replanter les sources.  Alors elle plante. Encore 70 millions d’arbres…
La rue VICTOR HUGO devient la rue NELLIE BLYplaque de rue39
En 1880, un journal américain de Pittsburgh publie un article fort progressiste intitulé « A quoi sont bonnes les jeunes filles » (Spoiler : surtout pas à travailler hors de la maison). Elizabeth Cochran, 16 ans, s’étouffe, enrage, et répond d’une lettre assassine. Amusé, le rédacteur en chef va lui proposer d’écrire un article. Après quelques paragraphes déjà polémiques sur le divorce, la voilà journaliste, sous le pseudonyme de Nellie Bly. Mais pour Nellie, pas de rubrique théâtre comme on veut lui imposer. Elle préfère inventer le journalisme d’investigation. Elle s’infiltre dans des usines, se fait passer pour folle dans un asile de femmes, suit les ouvriers au quotidien. Ses articles déchainent les passions, et entraînent des remises en question sévères. Ainsi que la haine des industriels qui tentent en vain de la faire mettre au placard. Inarrêtable, elle devient même en 1890 la première femme à effectuer seule le tour du monde. Adoubée par Jules Verne, elle en profite pour envoyer un article à chaque étape, devenant lue par des millions d’américains. Entre 1914 et 1918 elle devient correspondante de guerre, puis elle continue de cliver en écrivant en faveur des suffragettes. Seule la mort parvient à la stopper net : une pneumonie peu tolérante l’emporte à l’âge de 57 ans. La presse la désignera d’une seule voix comme « la meilleure journaliste d’Amérique ».
La rue LEON GAMBETTA devient la rue KATHRINE SWITZERplaque de rue40
Kathrine Switzer a toujours aimé courir. Et quoi de plus gratifiant qu’un marathon, quand on aime courir ? Coup de chance, il y en a un Boston. Déjà, l’an dernier, en 1966, Bobbi Gibb avait été la première femme à le terminer. Mais dans son coin, vu que les femmes ne sont pas officiellement autorisées à concourir. Mais ça, Kathrine s’en fiche un peu, elle s’inscrit en utilisant le même nom que lorsqu’elle signe ses articles de journal : K. V. Switzer. La voilà donc, 20 ans, dossard 261, prête à s’élancer au marathon de Boston de 1967. Mais dès les premiers mètres, apparaît un monsieur un peu chafouin, un des organisateurs de la course. Il essaye d’arrêter Kathrine. Elle ne bronche pas, mais l’attitude de ce charmant monsieur agace le compagnon de Kathrine, qui court avec elle. Il envoie bouler l’impudent, et Kathrine termine le marathon en quatre heures et vingt minutes. Les photos de la bousculade font le tour du monde, et les organisateurs montrent leur modernité en interdisant noir sur blanc aux femmes de participer dans l’avenir. Il faudra attendre 1972 pour qu’ils changent d’avis. Kathrine, elle, continue de courir. Surtout là où les femmes n’ont pas le droit.

(1) selon lONG Soroptimist. (2) selon le magazine Slate.fr (3) Les plaques actuelles des rues ne seront pas recouvertes et resteront visibles. Des plaques temporaires avec les nouveaux noms féminins seront apposées sur les murs en dessous des plaques à hauteur de vue des passantes et passants.

 

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