Chapitre VI.
Où parler en public c’est un métier.

Malgré l’heure tardive, tout le monde est dans la salle du conseil de la mairie. Certains, installés autour de la grande table, comme le maire, mademoiselle Dolly assise en biais pour que ses jambes sans articulation ne la gênent pas pour écrire, les différents notables et élus. Les représentants de toutes les communautés de la ville sont présents, les sportifs, les bricoleurs, bien sûr, et même les cubes qui se sont empilés contre un mur pour ne pas trop prendre de place. Les autres sont debout, ou dans la position qui convient le mieux à leurs morphologies. On a installé Grand Jim dans un coin de la pièce en attendant de décider de le remonter ou pas.
Je racle ma gorge nerveusement pour faire taire cette troupe hétéroclite et attends patiemment que les derniers chuchotements cessent.
– Donc, voilà, heu… comme vous le savez peut-être, je faisais partie du groupe d’explorateurs partis au début de la montée des eaux pour, heu…trouver un moyen de sauver notre ville. Et donc, voilà. Je suis rentré.
Quelques toussotements se font entendre, mais à part ça, la pièce est plutôt silencieuse. On peut tout de même sentir comme un courant électrique qui parcourt l’assemblée. L’espoir peut-être, le doute sûrement, mais au moins j’ai enfin la chance de me faire entendre.
– Lors de mon voyage, j’ai rencontré un très vieux monsieur qui avait déjà vécu une montée des eaux quand il était petit. J’ai écouté son histoire qui recelait toutes les réponses à nos questions. Ou presque toutes.
Une voix enfantine retentit dans la foule.
– On peut faire partir l’eau ?
– Oui. Je sais d’où elle vient et comment arrêter qu’elle coule. Je sais aussi ce qu’il faut faire pour qu’elle…parte. Oui. Ce que je ne sais pas, c’est comment nous allons nous y prendre pour y arriver. Le vieux monsieur était trop jeune à l’époque pour se souvenir par quels procédé les gens avaient réussi cet exploit.
Je me tourne alors vers Jacko, l’inventeur du sous-marin, des couloirs rétractables entre deux sas et initiateur de l’ère aquatique.
– Mais vous avez déjà accompli de tels prodiges que rien ne me semble impossible si nous travaillons tous ensemble.
Le maire, de sa voix de baryton s’adresse à Jacko et moi.
– Dans combien de temps estimez-vous que nous serons prêts ?
Timidement, Jacko s’avance.
– Pas avant quinze semaines, monsieur le maire. Le temps de mettre tout le monde au courant, de faire les plans, de fabriquer les machines…Oui, au moins quinze semaines. Et si tout le monde s’y met.
Il lance alors un regard appuyé en direction de Grand Jim, la tête penchée sur le côté, comme endormi.
Le maire balaye la réflexion de la main.
– Mais bien sûr que tout le monde va participer ! La première que nous allons fabriquer est une clé, j’en prends toute la responsabilité. Connaissant notre ami, il voudra lui aussi faire partie de la fête.
Il se lève alors et ouvre les bras en grand, s’adressant à tout le monde, regardant, tour à tour, chacun d’entre nous.
– Parce que ce sera une fête ! Pour faire simple disons que dans quatre mois…Mademoiselle Dolly, quel jour seront nous dans quatre mois ?
– Le mercredi 28 février, monsieur le maire.
– Dans quatre mois, à la date du 28 février nous nous libérerons des eaux ! Et nous retrouverons notre ville, que dis-je, notre MONDE tel que nous l’avons toujours connu !
Et c’est sur cette phrase qui, j’en suis certain, restera à jamais gravé dans nos mémoires, que peut commencer notre tâche. Tous, enfants, comme adultes, œuvrerons ensemble pour venir à bout de cet énorme robinet, et de ce siphon géant. Nous saurons fabriquer et actionner les mécanismes qui nous libèrerons dans un grand tourbillon.

Manoo